Le prisonnier russe Alexandre, qui a accordé cette semaine une longue interview alors qu’il est détenu en Ukraine, a témoigné de son expérience au Mali aux côtés de membres du groupe Wagner. Il a livré des détails sur son arrivée dans le pays, les missions qui lui ont été confiées, ses conditions de service, les pertes subies par ses compagnons, ainsi que sur ce qu’il décrit comme des entraînements médicaux extrêmement violents auxquels les combattants auraient été soumis après leur arrivée dans l’Azawad.
L’arrivée au Mali et sept mois de service
Alexandre affirme être arrivé au Mali en septembre 2023 et y être resté pendant sept mois, jusqu’en avril 2024.
Il explique que son voyage a commencé en Russie, d’où il est parti avec plusieurs collègues à destination de la Syrie, plus précisément vers la base de Lattaquié. Ils ont ensuite été transférés à bord d’un avion de transport militaire vers la Libye. Après une période d’attente, ils ont poursuivi leur voyage jusqu’à Bamako, la capitale malienne, où ils ont été répartis entre différentes unités et groupes déployés dans plusieurs bases militaires.
Le salaire et les avantages financiers
Alexandre affirme que son salaire mensuel s’élevait à environ 240 000 roubles russes, avant de passer à 260 000 roubles après qu’il eut été chargé de commander une équipe équipée d’un lance-grenades automatique, ce qui représentait, selon son estimation, environ 3 000 dollars par mois.
Il ajoute qu’il recevait également 100 dollars en espèces par mois, destinés à ses dépenses personnelles et à l’achat de cigarettes.
L’accompagnement de l’armée malienne et la sécurisation des déplacements
Concernant la nature de ses missions sur le terrain, Alexandre explique que les membres de Wagner ne participaient pas constamment à des combats directs. Leur mission principale consistait plutôt à accompagner les forces gouvernementales maliennes et à sécuriser leurs déplacements ainsi que les opérations de relève des unités.
Il affirme que les forces maliennes évitaient souvent de se déplacer seules en raison de la faiblesse de leur équipement, ce qui faisait de l’accompagnement par les mercenaires de Wagner un élément important des opérations militaires et des déplacements entre les différentes positions.
Il évoque également les risques auxquels les patrouilles étaient confrontées, notamment les engins explosifs artisanaux placés sur les axes de déplacement.
Alexandre indique avoir personnellement participé à la garde d’une base à l’aide d’un lance-grenades automatique.
Des pertes dans les rangs de Wagner
Alexandre évoque également les pertes subies par ses camarades pendant leur présence au Mali.
Il affirme que deux de ses collègues ont été tués après être tombés dans une embuscade alors qu’ils effectuaient une patrouille à moto.
Il rapporte également qu’un autre combattant se serait suicidé avec son arme à proximité d’une base.
Des entraînements médicaux extrêmement violents
L’un des passages les plus choquants du témoignage d’Alexandre concerne ce qu’il décrit comme des « entraînements médicaux » auxquels les combattants de Wagner auraient été soumis après leur arrivée au Mali.
Selon son récit, des prisonniers étaient amenés afin de servir à des exercices pratiques destinés à apprendre aux combattants à traiter des blessures graves et à prodiguer les premiers secours dans des conditions censées reproduire celles du champ de bataille.
Les formations comprenaient notamment des exercices de débarquement, l’utilisation de véhicules blindés, le déminage et les premiers secours.
Mais son témoignage fait également état d’entraînements médicaux extrêmement violents réalisés sur des prisonniers vivants, présentés au sein du groupe comme des « terroristes », mais qui, selon le récit rapporté, étaient en réalité des civils arrêtés par les patrouilles à leur domicile ou alors qu’ils faisaient paître leurs troupeaux.
Selon Alexandre, l’un des prisonniers aurait été utilisé pour entraîner les combattants à la prise en charge de blessures graves. Un engin explosif aurait été attaché à son pied avant d’être déclenché, provoquant l’amputation du membre. Les stagiaires auraient ensuite été invités à pratiquer des gestes destinés à arrêter l’hémorragie, notamment la pose de pansements et de compressions, tandis que le prisonnier criait de douleur.
Alexandre affirme ensuite qu’une artère située au niveau de l’aisselle aurait été touchée par balle afin de reproduire l’exercice de contrôle de l’hémorragie, jusqu’à ce que le prisonnier succombe.
Il évoque également un deuxième prisonnier qui aurait été utilisé pour entraîner les combattants au traitement des blessés. Certains d’entre eux auraient notamment appris à poignarder la victime au niveau du cœur et à faire tourner le couteau dans la plaie.
Concernant un troisième prisonnier, Alexandre affirme que son pied aurait été sectionné alors qu’il était encore vivant, à l’aide d’une hache, afin de provoquer une blessure grave permettant aux combattants de s’entraîner à appliquer des compressions et à tenter de stopper l’hémorragie. Le prisonnier serait ensuite mort des suites de ses blessures.
Alexandre affirme ne pas avoir participé personnellement aux actes de poignardage ou de mutilation et dit s’être contenté d’observer. Il affirme également que les combattants ne disposaient pas, selon lui, d’une réelle possibilité de refuser de participer ou de s’opposer à ces pratiques.
Ces déclarations prennent une importance particulière au regard de plusieurs rapports et témoignages de terrain faisant état, durant plusieurs années, de violations contre des civils dans différentes régions de l’Azawad et du Macina, notamment des arrestations et des enlèvements de populations locales et de bergers , qui auraient été commis par l’armée malienne et des éléments de Wagner.
La fin du contrat et le retour en Russie
Alexandre explique qu’à l’expiration de son contrat, en avril 2024, il a refusé de le renouveler et a décidé de rentrer en Russie.
Il affirme avoir reçu à son retour ses indemnités en espèces, pour un montant d’environ deux millions de roubles.
Il dit cependant avoir dépensé l’intégralité de cette somme en l’espace de trois mois, notamment dans les fêtes, les voyages et les jeux d’argent en ligne.
De Wagner à la guerre en Ukraine
Après avoir accumulé de nouvelles dettes, Alexandre affirme avoir signé un nouveau contrat, cette fois avec le ministère russe de la Défense, afin de participer à la guerre en Ukraine.
Cette nouvelle étape s’est finalement soldée par sa capture par les forces ukrainiennes. Il s’est ainsi retrouvé à témoigner sur son expérience précédente au Mali et sur la période qu’il avait passée au sein de Wagner.
La portée du témoignage
Selon ses déclarations, le témoignage d’Alexandre apporte des éléments sur le fonctionnement et les activités des combattants russes en Azawad et du Macina , notamment leurs conditions de déploiement, la nature de leurs missions, les rémunérations qu’ils percevaient et les risques auxquels ils étaient confrontés.
Son récit apporte également des éléments particulièrement graves concernant des entraînements impliquant des prisonniers, ainsi que sur les pratiques auxquelles certains combattants auraient été confrontés ou auraient assisté.

